L'île aux cyclistes

Levée du corps (ou du cadavre, le cas échéant) à 8 h. Mon cerveau m'envoie un «page»: je dois être au Tour de l’île dans quelques heures à peine. J’extirpe une jambe hors du lit et en dépose le pied délicatement par terre. BOUM! Ma délicatesse est légendaire. C’est bon: le sol est redevenu stable ce matin. Hier soir, j'ai fait un peu d'astronomie et surtout, compté les anneaux de Saturne.

Onze heures. Je chemine doucement en direction de Parc et avenue des Pins, intersection de départ du circuit. Aussi, je croise d’autres gens de mon espèce... Mais plus sains. N'en reste que, gueule de bois ou pas, nous avons tous l'air plus ridicule les uns que les autres affublés de n'importe quelle invention vestimentaire pour nous protéger de la pluie. Ma mine de zombi passe presque inaperçue à côté des Vuarnet criants. J’aborde un couple de sportifs qui déjeune probablement au pain fait de mille et unes graines bizarres, qui font leur jogging en amoureux à 5 h du matin avant une journée de travail (ou pire: après!) et qui baise dans des positions dignes de véritables contorsionnistes. Bref, j'ai un mal de vivre infernal. Je pile sur mon orgueil de fille amochée et leur demande avec gentillesse: «Faites-vous le Tour de l’île?», puis m'enquiers, pour mon seul complexe, si: «je peux vous suivre?» Heureusement, deux autres cyclistes normaux se joignent à notre équipe improvisée. Nous remontons tous ensemble Parc pour aller chercher St-Viateur dans une obstination débile contre les intempéries.

Je pédale lentement, je l'avoue. Mais sûrement. Et surtout, je me remémore toute la sagesse d’une employée de la MEC Coop qui soulignait ne pas être très vite ni très forte, mais simplement heureuse lorsqu’elle enfourche son vélo. Et ça y est: la joie de vivre me revient! À cheval sur ma fidèle monture, je touche du rêve.

Mais ne vis pas de fantasmes et d'eau fraîche. À la mi-parcours, j’abdique, soumise au dogme de la faim. Il ne me lâche pas d’une semelle, l'appétit! Telle une coureuse automobile, je me range sur le côté à la recherche de carburant. Pliée en deux pour étouffés mes borborygmes dignes d’une affamée, je trouve un Tim Horton où casser la croûte. Ou, devrais-je dire: je tombe sur un Tim Horreur…

La serveuse a deux pieds gauches et qu’un pois pour toute cervelle. Non seulement est-elle lente à mourir, mais elle me pose une centaine de questions sur l’assemblage de mon sandwich. Soupir. Deux tranches de pain NORMALES, avec du truc pseudo nutritif ENTRE LES TRANCHES et de la MOUTARDE, c'est pas dur! Si tu te prends pour une gastronome, tu peux ajouter de la laitue et quelques tranches de tomates: ça va me faire plaisir et ton pourboire va être plus généreux. Malheureusement, ma commande s'avère trop compliquée, j'imagine, et elle décide plutôt de me faire découvrir de nouvelles saveurs. Soupir. Elle beurre de moutarde au miel gélatineuse ma laitue, mon jambon, mon fromage (!?) et ma tomate. En d'autres mots: elle couvre d'un liquide jaune de consistance potion-de-Ninja-Turtles les seuls aliments encore dignes d'être comme tels. Soupir. Et, parce qu'un malheur n'arrive jamais seul (loi de Murphy), je dois, en plus, débourser davantage que le montant du trio. Pourquoi? Parce que je REFUSE le café!? Euh, dans mon livre à moi, un soupe-sandwich, c’est moins cher qu’un soupe-sandwich-café puisque ça comporte moins d'éléments que le deuxième, non? Mystère du marketing.

Je remonte en selle. Le temps s’est refroidi... Ou bien, mon escale en enfer m’a tout juste donné le temps de devenir trempée jusqu’à la moelle. Je sens la marabout à des milles à la ronde. Heureusement, je regagne une température corporelle acceptable après quelques coups de pédales. Je mouline gentiment et recouvre ma bonne humeur. Les endorphines embarquent, je rattrape le peloton et regagne sans effort mon rythme de croisière. Une cadence bien huilée qui, semblerait-il, s'atteint naturellement. Un point d’équilibre entre une bonne vélocité et un minimum d’efforts, ce qui me permet de disposer de la plus grande partie de mon énergie pour négocier les pentes et les accélérations. Et ce, mesdames et messieurs, pour un pouls aussi bas (ou presque aussi bas) que celui que vous auriez au repos. Avouez que vous achetez ma salade! Or, c'est vrai.

Les domaines cossus, les maisonnettes modestes et les maisons IKEA se succèdent. Faire le Tour de l’île, c’est aussi visiter Montréal. Je rêve d'ailleurs du jour où l’on indiquera la frontière des différentes ex-municipalités pour rendre la randonnée encore plus enrichissante. Un esprit sain dans un corps sain? OK. Je vais éviter de parler de santé; je transpire l'alcool. Le nombre de kilomètres parcourus m’intéressent de moins en moins, car ils s'avalent de plus en plus facilement. Néanmoins, je m'éveille dorénavant à l’urbanisme des quartiers.

En résumé, un Tour de l’Est d’une cinquantaine de kilomètres dans lequel la flore montréalaise n’a d’égale que sa faune : les bénévoles. Ils parsèment le circuit, nous gardent dans la bonne voie et nous encouragent à grande voix. Mes félicitations à ce genre unique, car c’est évidemment eux qui relèvent le véritable défi. Plantés là, à la pluie battante, ils nous supportent alors que nous, égoïstes, nous nous amusons. Chaque année, je termine le Tour un peu plus vite et un peu moins fatiguée. Merci à eux tous.

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