La Balafrée (© Wow)

Éventuellement, dénoterez-vous au fil de votre lecture un certain cynisme dans mon propos. Peut-être me soupçonnerez-vous d’être parfois même désabusée. Certes, je l’admets. Pourtant, je ressens généralement et davantage un grand amusement par rapport à mon environnement. Or, sur ce billet souffle probablement un vent nouveau, capable de m’insuffler un brin de gratitude, de reconnaissance et, de prime abord, le sens des responsabilités…

Lundi dernier, au sortir du boulot, j’ai fait un (long) détour chez mon amie de longue date, Miss Afrique, pour récupérer mon poulain favori en garde dans le box de son garage souterrain depuis ma dernière visite. Le protocole du 5 à 7 l’obligeant, nous avons trinqué au chenin blanc avec le troisième mousquetaire de notre trio d’antan, Miss Féminisme, par les voies de la cybercommunication. Notre complice complète actuellement un doctorat en littérature au «United Steaks of America». Enfin bref, c’est sur le chemin du retour, que j’ai emprunté vers 23h et des poussières, que je me suis retrouvée -carrément-, maquillée de sang, en train de questionner un parfait inconnu, assise sur un trottoir du boulevard Hochelaga. Vous ne vous y retrouvez plus? Je n’y comprenais rien moi-même.

État des lieux: il y a une petite mare rouge carmin sur l’asphalte gris, d’où l’on m’a repêchée. Je ne vois déjà plus mon vélo, dont on s’est occupé efficacement. En revanche, la vision de mes mains m’alarme: elles sont couvertes de sang. Mais elles ne saignent pas. Je me rappelle ensuite me lever de je-ne-sais-où, et la nuit s’obscurcir brusquement. On m’a attrapée, déplacée sur le trottoir, endroit à partir duquel mes idées se mettent en place.

Tout m’est si confus, rapide, que je demeurerai quelques jours légèrement amnésique quant à la temporalité des événements de cette soirée-là. Si l’esprit me fait un peu défaut, mon efficacité en gestion de crise, elle, m’apparaît inégalable puisque je me diagnostique d’emblée un besoin imminent de consulter un médecin et je conviens qu’il est préférable de me rendre aux urgences par mes propres moyens pour éviter qu’on me refile les frais du déplacement en ambulance. Mon ami Gushmu en a malheureusement fait l’expérience à la suite d’une crise d’épilepsie (le grand mal). Or, vu la gravité de son trouble, il n’a apparemment d’autre choix que de recourir à l’assistance des ambulanciers. Je téléphone donc à mon Swiss-Army-ambulant chéri, mon copain, pour lui demander de me transporter à l’hôpital. L’inconnu qui m’a rescapée, lui, insiste pour me tenir compagnie en ce lieu machiavélique qu’est «Homa-by-night». J’en profite alors pour l’interroger sur les circonstances de l’accident.

L’automobiliste m’apprend qu’il a d’abord été alarmé à la vue d’un corps inerte au beau milieu du boulevard. Un cycliste s’était auparavant arrêté, mais je n’ai pas eu la chance de croiser le fer avec lui parce que j’étais… K.O, passez-moi l’expression. Ma commotion aurait duré une quinzaine de minutes, d’après ma reconstitution des faits et ma chute aurait été due au sac à main maléfique que j’avais empoigné faute d’espace sur le porte-bagages arrière de ma monture. Ce maudit Dakine, acheté pour me réconcilier avec l’hardiesse d’un emploi de soir, s’était vraisemblablement coincé dans les rayons de ma déloyale roue avant. Résultat: un freinage ultra sec et un effet catapulte incontournable. Mais Super 4 avait oublié sa cape, alors c’est le visage qui a amorti le choc. Je vous épargne la description du look… ou Two-Face de Batman, pour les assoiffés d’horreur. Les cartes de mon portefeuille gardent, quant à elles, un souvenir indépliable du crash.

Amore Mio/Swiss-Army-ambulant arrive sur les lieux de la défiguration après que des collègues de mon secouriste volontaire aient accouru avec glace, serviettes de papier St-Hubert et tutti quanti pour me prodiguer les premiers soins. Gracieuseté de la populaire rôtisserie. L’un d’eux ressemble étrangement à un curé dans ses atours de bassecour: un t-shirt blanc qu’on devine au col entrouvert d’une chemise noire accompagnant un pantalon ébène. Un mirage loufoque qui me glace néanmoins le sang. Les sentiments ayant cette faculté d’en interpeller d’autres de même genre, je m’inquiète soudain de la réaction de mon amoureux, dédaigneux du sang, lorsqu’il me verra.

[Musique de suspense]

Mais à peine le pied hors de la voiture, il me lance: «T’as d’l’air d’un personnage d’un de mes films de zombis!» Ma conclusion: il tiendra le coup. Rassurée, je décolle pour l’HP en n’oubliant pas de noter le nom de ce gentil livreur qui nous a ramassés, Peugeot et moi, et de le remercier chaudement.

On met le cap sur St-Luc, où Italien Chéri est né. Et là, nous plongeons en plein délire. Puisque nous sommes entrés par le hall principal plutôt que par l’urgence, un gardien vient à notre rencontre et nous accueille avec beaucoup d’esprit: «Les urgences?» Moi, courbant l’échine sous la douleur, pleurant des larmes de sang, marchant à petits et prenant appui sur les bras que m’offre mon chum, ce dernier explose: «Non, je voudrais une pizza pepperoni fromage… BEN KIN?» Si j’avais pu sourire, j’aurais é-cla-té de rire. Ou… je l’aurais marié sur-le-champ.

Saisi, l’épais de service m’installe dans un fauteuil roulant et, à mon grand malheur, part en trombe vers la salle de triage. Le vent sur mes plaies me fait souffrir. Je suis dès lors persuadée de ne pas être si mal en point, donc qu’on pourrait s’y rendre plus lentement pour éviter la brise lancinante.
Qui a dit qu’on attend ici, dans nos hôpitaux? Moi, je passe illico. L’interne au triage passe à l’abc en prenant soin de dévisager mon copain (chacun sa façon de perdre la face) d’un air hautement réprobateur. Puis, je suis transférée auprès d’un infirmier (tout un!) pour passer un électrocardiogramme. J’adore St-Luc! Mais, mais… il délègue la tâche à sa collègue (Zut! Pourquoi?) Elle m’installe des suces partout sous le corps – partout (Ah, voilà pourquoi), mais elle n’obtient aucune lecture fiable, car je suis secouée de spasmes. Je déménage ensuite sur une civière –et c’est le cas de dire «déménage» parce qu’on me demandera mon numéro de civière un peu plus tard. Ma demeure sur roulettes est stationnée dans le corridor où un évident étudiant en médecine essaie infructueusement mais douloureusement de m’installer un cathéter dans le bras gauche. Mes veines «fuyantes» réussissent à l’exaspérer. Il ordonne, à bout de patience, à une infirmière de le seconder. Elle me pique gentiment et réussit du premier coup. Je conserve par contre (à ce jour) un bleu mauve-vert-jaune souvenir de l’interne indélicat. Deuxième souffrance: l’installation d’un collet cervical alors que j’ai la moitié du cou à sang, mais paraît-il, il faut souffrir pour être… en santé

La nuit n’en finit plus de finir. Épuisée, j’arrive à m’endormir malgré le collet et la douleur entre chaque test neurologique (aux heures). On me braque une lampe de poche dans les prunelles pour s’assurer que mes pupilles réagissent normalement. Or, ce n’est pas le cas: celle de l’œil accidenté se rétrécit plus lentement que l’autre. Alors, infirmiers et médecins me talonnent. On me fait également passer plusieurs radios, lesquelles se poursuivront chez le dentiste par la suite. Au petit matin, les tests neurologiques sont concluants. Il ne reste plus que les scans-crânes à subir –j’en ai ma claque. Heureusement, j’ai la priorité, ce qui accélère tout de même le processus.

Nous patientons, Amore Mio et moi, jusqu’à 14h, moment où j’obtiens enfin mon congé avec cependant une foule de prescriptions (surtout des antidouleurs et des anti-inflammatoires), dont celle de consulter prochainement un dentiste. En effet, sous l’enflure se cache une bouche de deux dents maintenant édentée. Aussi, mon occlusion a besoin d’être réalignée.

(La suite suivra...)

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